ISRAËL, le paradis des familles gays

Tous les vendredis, le Centre des gays et lesbiennes de Tel-Aviv, niché à la lisière d’un jardin public prend des allures de sortie de garderie. Non sans raison. Selon les estimations du cabinet de conseil juridique israélien Nouvelle famille, Israël compte 18,000 foyers gays et lesbiens. Plus de 3,000 enfants vivent dans une famille homoparentale, avec deux mères ou deux pères.

“La communauté israélienne, qui habite principalement dans la région de Tel-Aviv, s’est imposée comme l’une des plus dynamiques au monde, remarque l’avocat Yossi Berg, qui exerce dans cette ville. “L’une des particularités de ses membres est qu’iIs ne conçoivent pas leur vie de couple sans enfants.” C’est Me Berg qui, voilà quelques mois, avait organisé les premiers États Généraux des familles alternatives. Des rencontres principalement destinées à sensibiliser le public israélien à I’homoparentalité.

Pendant quatre jours, avec une centaine d’ateliers organisés dans le Centre, la manifestation avait mobilisé des juristes, des psychologues, des experts médicaux, des enseignants, ainsi que le ministre israélien des Affaires Sociales. L’objectif : donner espoir aux nombreux couples homosexuels israéliens qui souhaitent devenir parents.

Un crime il y a vingt ans

C’est à partir d’une remarque de sa fille Naama que Me Yossi Berg, qui avail lui-même fait son coming out à l’âge de 28 ans, a eu l’idée d’organiser ce forum. «Papa, je voudrais que tu le maries avec une femme pour qu’on ne se moque pas de toi», lui avait confié la fillette âgée de 5 ans. “Il m’a alors semblé urgent de répondre aux attentes des gays et lesbiennes : une de leurs plus grandes craintes est que leur enfant soit rejeté en raison des préférences sexuelles de ses parents», rapporte Yossi Berg.

Rien ne destinait a priori Israël, ni plus précisément la région de Tel-Aviv, à devenir l’un des lieux les plus gay friendly au monde. Dans un pays où les rabbins orthodoxes contrôlent les procédures de mariage et les divorces (Ie mariage civil n’existe pas pour les couples hétérosexuels), la communauté gay jouit pourtant depuis une dizaine d’années d’un environnement juridique des plus favorables. “Jusqu’en 1988. l’homosexualité masculine était considérée comme un crime en Israël, rappelle I’avocate Irit Rozenblum, la fondatrice de Nouvelle famille. Dans la Torah (NDLR Lévitique, chapitre 18, verset 2) l’acte homosexuel entre hommes est qualifié d’abomination.”

Une société pro-famille

Depuis la dépénalisation du fait homosexuel, de nombreux progrès ont été obtenus, grâce aux décisions d’une haute cour de justice très libérale. Le droit à l’adoption d’enfants biologiques ou non biologiques a ainsi été reconnu pour les couples du même sexe (entre 2005 et 2008) avec, dans les deux cas, la possibilité pour le conjoint d’adopter les enfants de son partenaire. Par ailleurs, depuis 2009, des couples gays peuvent beneficier d’un congé de paternité. Ils peuvent aussi faire reconnaître un enfant né d’une gestation pour autrui (GPA) à l’étranger (depuìs 2008), cette méthode de procréation étant réservée dans le pays aux couples hétérosexuels -- une situation que le ministère israélien des Affaires Sociales s’est engagé à faire évoluer.

Comment lsraël est-il devenu une nation aussi avancée en la matière? “La société israélienne est particulièrement family friendly, quel que soit le sexe des parents, note Irit Rozenbium. On peut même dire que la perception à l’égard des gays se modifie en leur faveur lorsqu’ils choisissent de croître et de se multiplier...”

Une attitude particulièrement valorisée dans le judaïsme et qui, en Israël -- où les femmes juives ont en moyenne 3,5 enfants -- est aussi liée au fait que le pays vit, depuis sa création, sous la menace permanente de la guerre.

Le recours aux mères porteuses

Ron Poole-Dayan, un Israélo-Américain marié à un Canadien originaire de Montréal avec qui il élève des jumeaux, nés voilà dix ans dans le cadre d’une GPA, partage cette analyse. “En Israël, être parent fait partie du style de vie gay, explique-t-il, contrairement à ce qu’on observe dans certains pays où les homosexuels se sont rebellés contre le modèle familial.” Établi à New York, ce quadragénaire, qui a passé deux ans comme homme au foyer après la naissance de ses jumeaux, travaille désormais comme directeur marketing de l’agence Circle Surrogacy. Fondée en 1995 par John Weltman, cette agence de Boston offre des services de GPA et s’est spécialisée dans les couples homosexuels (90 % de sa clientèle), dont près de la moitié vivent à l’étranger. Faisant appel de manière exclusive à des mères porteuses américaines -- domiciliées dans des États qui, à l’image du Texas, disposent d’une législation très favorable en ce domaine --- , Circle Surrogacy se présente comme l’une des seules agences à proposer des dons d’ovocytes «non anonymes», afin d’offrir le maximum de garanties. De même, elle se fait fort d’encourager un tête-à-tête entre la mère porteuse et le ou les géniteurs, pour responsabiliser au mieux les parties prenantes.

“C’est bien simple, constate Ron Poole-Dayan, les couples homosexuels israéliens font appel à nos services pour fonder une famille et avoir deux ou trois enfants, alors qu’en Suède ou en France les demandes touchent essentiellement un désir d’enfant unique.” De fait, la communauté homosexuelle de la région de Tel-Aviv connaît depuis peu un véritable gay baby boom, dont les indices sont multiples. Tout d’abord, les candidats gays israéliens à la GPA sont de plus en plus nombreux. C’est ainsi qu’lsraël est sur le point de devenir le second client étranger de Circle Surrogacy (qui revendique 500 naissances depuis sa fondation et travaille dans une trentaine de pays), derrière la France, mais devant la Suède... avec 18 bébés nés de couples homosexuels israéliens en 2009, et une cinquantaine attendus d’ici la fin de 2010.

“Ma fille sait tout”

Autre signe qui ne trompe pas: le réseau des groupes de soutien aux parents gays et lesbiens ne cesse de s’étoffer. “Cette année, nous avons mis en place pour la première fois un groupe de soutien aux grands-parents dont les enfants homosexuels sont eux-mêmes devenus parents”, indique Dvora Luz, une mamie d’origine tchèque de 79 ans qui, il y a une décennie, a cofondé Tehila, l’équivalent israélien du PFLAG américain (Parents, Families and Friends of Lesbians and Gays). Son fils, Ami Asherman, qui vient de se séparer de son partenaire après dix-neuf ans de vie commune, élève seul deux filles âgées de 12 ans et de 6 ans et demi. “J’ai eu le bonheur de pouvoir adopter Ia première au Vietnam et la seconde en Géorgie, raconte cet athlétique kinésithérapeute de 48 ans. Ce n’était pas du tout évident à l’époque, pour un homme non marié, de mener à bien ces démarches. Mais j’ai eu de la chance. À la maison, nous avons tout mis sur la table : les mots “adoption” et “homosexuel”. Et à l’école maternelle, je n’ai pas hésité à confier à la maîtresse de l’aînée : “Ma fille sait tout".

Des considérations éthiques

lnstallés sur un boulevard cossu du centre de Tel-Aviv, Avishay Greenfeld-Caspi et Avinoam Caspi-Greenfeld, la cinquantaine «bien tassée», n’en reviennent pas d’avoir pu réaliser leur rêve. Ce couple de consultants a eu recours aux services de Circle Surrogacy pour concevoir Eden et Dor, des faux jumeaux âgés de 6 mois, par l’entremise de Dawn, une mère porteuse installée au Texas. Après avoir réussi a adopter, neuf ans auparavant, un jeune garçon d’origine ukrainienne prénommé Gur, le couple israélien n’avait guère de chances de pouvoir adopter de nouveau. “En tant que couple d’homosexuels quinquagénaires, nous étions vraiment les derniers sur la liste! dit Avishay. Mais après avoir enterré le père d’un ami, il nous est apparu comme une évidence que nous souhaitions devenir des parents biologiques et que des enfants devaient nous survivre.” Un voeu d’autant plus compréhensible que ces deux partenaires sont issus d’une famille de rescapés de la Shoah. À leur grande satisfaction, l’insémination des ovocytes de la mère porteuse a pu se faire à partir d’un don de sperme de chacun deux, ce qui leur a permis d’avoir respectivement «leur» enfant biologique.

Pour la communauté gay de Tel-Aviv, la GPA représente sans aucun doute un espoir. Mais son coût reste prohibitif : 150,000 dollars, dans le meilleur des cas... Sans parler des considérations éthiques. “Je ne suis pas prêt à recourir à une gestation pour autrui pour une raison simple : que dirais-je plus tard à mon enfant? argumente Ami Asherman. Que j’ai payéé une femme pour qu’elle sorte ensuite de sa vie?” Selon ce kinésithérapeute, l’adoption représente, à l’inverse, une bonne action (une mitsvah en hébreu, selon la loi juive). Une chose est sûre, en Israël comme ailleurs, l’homoparentalité, sur fond de nouvelles technologies de procréation, reste un sujet controversé, y compris au sein de la communauté gay.

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